Histoire du lieu

Dramaturge et metteur en scène, Philippe Adrien a dirigé avec talent, de 1996 à 2016, le Théâtre de la Tempête, un des quatre lieux qui formente la Cartoucherie. Rencontre avec un artiste passionné par sa mission.

Etre à la tête de la Tempête, c’est être un Prospero bienveillant…
A la différence de Prospero, je n’ai à me venger de personne… La bienveillance va de soi, Jean-Marie Serreau ayant créé ce lieu pour accueillir des compagnies qui précisément n’en avaient pas. Mon premier souci, comme directeur, n’est pas de juger la création théâtrale ou de désigner les meilleurs, mais de rassembler du public. Il faut pour cela être vraiment ouvert. Je ne me fie pas à mon seul goût, j’écoute l’équipe qui m’entoure et je rencontre les metteurs en scène. Nous sommes dans une dynamique favorable, les gens le savent et viennent de plus en plus nombreux. Un Prospero en pleine forme…

Il est vrai qu’à la Tempête, le temps n’a pas l’air de compter…
Pour « Ivanov » de Tchekhov, j’avais le doyen des comédiens français, Etienne Bierry. « Roberto Zucco » de Koltès, c’est la toute jeune Pauline Bureau qui en a signé la mise en scène. Je l'ai connue quand j’enseignais au Conservatoire. Et puis la saison prochaine, nous avons la chance d’accueillir à nouveau Jorge Lavelli, avec « Lettres d’amour à Staline » de Juan Mayorga ! On aurait tort de se priver de ceux qui ont et sont la mémoire du théâtre… Pour moi, la modernité, ça commence au XIXe avec Alfred Jarry, ses idées de mise en scène pour « Ubu »… ça continue avec les surréalistes, Vitrac et son « Victor ou les enfants au pouvoir », puis les années 50, le théâtre de l’absurde, Ionesco, Beckett, Adamov… Continuer l’histoire c’est la transmettre aux jeunes générations.

Ce qui fait qu’à la Tempête, vous ne craignez pas la houle d’un public jeune…
Les lycéens et les collégiens, qui viennent en groupe avec leurs professeurs, doivent être considérés comme des spectateurs à part entière. Pour nous ce ne sont pas des « scolaires » - comme on les appelle encore parfois - mais des jeunes qui demain seront notre public. Il faut à la fois leur faire découvrir le répertoire et éveiller leur esprit d’aventure. C’est formidable quand ils ont soudain la révélation que le théâtre n’est ni enquiquinant ni obsolète, et qu’il peut leur parler. Pauline Bureau n’a même pas 30 ans, l’âge de Koltès quand il a écrit « Zucco », l’écoute des jeunes dans la salle a été magnifique. Mettre en scène, c’est aussi transmettre, faire passer un message…

La Tempête est un lieu où gronde la création…
Nous faisons du théâtre avec des gens que nous connaissons et que nous estimons. L’année passée, nous avons accueilli pour la troisième fois, René Loyon (« Soudain l’été dernier » de Tennessee Williams) qui est un metteur en scène tout à fait confirmé. Mais le jeune auteur, Alexis Ragougneau (« Les Îles Kerguelen »), c’était la première fois, sauf qu’il avait participé aux Rencontres à la Cartoucherie…. Quand j’ai découvert Philippe Awat, frappé par la qualité de son travail scénique, je lui ai tout de suite proposé de venir, ce qu’il a enfin pu faire avec « Le Roi nu ». Nous n’avons pas d’argent pour produire, mais nous accueillons les compagnies dans des conditions de coréalisation très convenables. Quand, par exemple, Mylène Bonnet qui depuis presque dix ans est fidèle au Troisième Œil, cette compagnie d’acteurs handicapés avec laquelle je collabore régulièrement, quand cette jeune actrice me demande de monter chez moi « Journée de noces chez les Cromagnons », la première pièce de Wajdi Mouawad, il va de soi que je lui offre une place. J’ai été très heureux aussi d’accueillir « R.E.R. » de Jean-Marie Besset. Je le considère comme un de nos auteurs les plus féconds et, pour ma part, j’ai été ravi qu’on le nomme à Montpellier. Alain Gautré voulait créer « Impasse des anges » ici et nulle part ailleurs, je ne peux que m’en réjouir. Les compagnies sont sensibles à la spécificité de la Tempête : cet esprit de diversité et d’ouverture, son côté vivant. 

Propos recueillis par M.-C. Nivière

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