1993

1994

EN ATTENDANT GODOT mise en scène Philippe Adrien
de Samuel Beckett


Avant de monter Godot, j'y voyais un exercice de style, une clownerie émaillée de saillies philosophiques. Pas seulement. J'avais bien repéré la structure: deux couples qui mettent en jeu une série de variations du rapport maître-esclave. Mais avant tout une parfaite clownerie.

L'enseignement a contribué à modifier de façon décisive mon point de vue sur la pratique, notamment en ce qui concerne le travail avec les acteurs. L'exigence de sincérité, d'authenticité n'a probablement jamais été aussi vive qu'aujourd'hui. On aurait tort de ne pas y faire place, même s'il n'est pas impossible de la dévoyer. Pour ma part elle me guiderait plutôt et spécialement lorsque nous abordons des oeuvres qui, d'abord, semblent être vouées à un traitement académique.

Estragon et Vladimir, je les concevais au départ comme identiques. Deux costumes noirs et deux chapeaux melons, presque deux numéros. L'étude du texte révèle qu'ils sont différents. Pourtant il nous a fallu un peu de temps pour faire place à la relation vraie des deux personnages. Ainsi le deuxième acte semble-t-il répéter le premier. Estragon a encore passé la nuit dans un fossé et une fois de plus on l'a battu. Avec ce genre de dramaturgie "de l'absurde", on a tendance à considérer la répétition comme un passage obligé et à s'y fier par principe. Nombre de pièces procèdent en effet d'une mise en boucle. Il faut pourtant dans le cas présent se poser la question de savoir un peu à quel drame humain correspond un telle répétition, une telle compulsion. Vladimir ne s'y trompe pas avec ses questions "On t'a battu? Où as-tu passé la nuit?"

Le pire est encore ailleurs, dans le désespoir sans rémission, dans l'égarement de l'esprit, la catastrophe psychique qui s'abat sur Estragon. Cette dévastation n'échappe pas à Vladimir qui pourtant n'en laisse rien paraître. L'émotion tient à sa pudeur. De toutes ses forces il va tenter d'arracher son compagnon au néant qui le happe. La découverte de cette différence entre les deux personnages suscita un véritable bouleversement de nos perspectives. La clownerie, ou si l'on veut l'humour, prit une fonction, une nécessité: maintenir en vie un être. Les personnages de Godot ont une histoire, même si elle est à peine évoquée: ils ne sont pas des abstractions.

Souhaitons que cette manière d'aborder la pièce, simple et naturelle, au lieu de l'enfermer dans une signification banalisée, mortifiée par le commentaire et la fixité de l'illustration, propose à chaque instant des associations inédites, un rapport vivant avec l'oeuvre.

Philippe Adrien


CRÉATION 1993


Production ARRT

• création au Festival de Blaye puis au Théâtre de la Tempête en 1993
• reprise au Théâtre de la Tempête en 1994
• tournée mondiale en 1994, 1995 et 1996
179 représentations et 49.615 spectateurs

Le contenu de cette page ncessite une version plus rcente dAdobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash

crédits & mentions légales